« Et si… » Inventer demain avec le design fiction

« Demain est moins à découvrir qu’à inventer », affirmait le philosophe Gaston Berger*, éveilleur d’idées et père de la prospective française.

En l’an 1 de l’après-Covid (AD), il est plus pertinent que jamais de regarder vers le futur. Quel que soit votre secteur d’activité, la pandémie aura remis en question des processus, des modes de travail, la stratégie voire la raison d’être de votre entreprise. Autant imaginer une suite souhaitable.

« Personne ne peut prévoir le futur, point barre. Mais tout le monde doit essayer, parce que tout ce qui nous arrivera de bien dans le futur sera issu de notre imagination. » – Bernard Weber

Ado, je me passionnais pour la science-fiction. Jeune analyste, j’enchaînais les recherches pour nourrir les scénarios et forecasts de consultants en stratégie. Plume B2B, je me régale de design fiction : pur plaisir et réflexion réunis ! Voici pourquoi vous pourriez vous aussi vous laisser entraîner dans cet imaginaire.

Une définition svp !

A la croisée du design et de la science-fiction, cette discipline doit son nom à l’américain Bruce Sterling vers 2005. « Le design fiction, design spéculatif ou design critique est une pratique du design qui consiste à explorer les implications d’évolutions futures. Il peut s’agir de futur probable, possible, ou complètement spéculatif », précise Wiki.

Cette approche exploratoire s’appuie sur les signaux faibles du présent et le pouvoir de l’imagination pour créer des scénarios :

« Design fiction is a way to create compelling visions of what life in the future could be like. It gives the designer permission to explore boundless thoughts in our world where money and other constraints often limit ideas. Visionary designs have the potential to ‘shape the collective imagination’ or perhaps ‘[plant] a seed that reveals itself in the distant future’.” Davis Levine on Medium

Comprendre le futur, inventer demain

Le design fiction cherche à la fois à comprendre et à agir.

Comprendre le futur grâce à la fiction, c’est exactement ce que propose l’agence Frog Design.

Je vous invite à explorer son étude Trends 2021: Three Scenes from the Future. Understanding the future through fiction.

Dans le même esprit, Usbek & Rica, « le média qui explore le futur », passe le turfu à la moulinette (avec un sérieux penchant pour la science-fiction).

« Parfois, on reproche aux exercices de construction de scénarios prospectifs d’être trop timorés, de ne pas permettre de réellement penser l’impensable », regrette Thomas Gauthier, professeur de stratégie. Rien de timoré pourtant chez les explorateurs de futurs possibles qu’il cite parmi ses « complices » : Bastien Kerspern et Léa Lippera du studio Design Friction, Daniel Kaplan et Chloe L. de l’Université de la pluralité, ainsi que Noémie Aubron du collectif Le coup d’Après.

Leur posture est que comprendre, c’est bien ; agir, c’est encore mieux. Les dispositifs de design fiction « peuvent aider les entreprises à mieux comprendre leurs collaborateurs, leurs clients et/ou leurs publics. C’est un format qui peut […] influencer des processus de décision », affirme Noémie Aubron, aussi créatrice de la newsletter La Mutante.

« Projetez-vous dans un futur imaginé, rêvez-le, indignez-vous, faites des choix pour demain », encourage-t-elle. L’entrée en matière du Coup d’Après laisse peu de place à l’hésitation : « Voulez-vous subir ou façonner votre futur ? Si vous ne le faites pas, d’autres le font déjà pour vous ».

Prendre position sur l’avenir 

La tiédeur n’est pas de mise dans le design fiction, ce qui est assez jubilatoire.

« Le design est une discipline de projet et requiert de fait une pratique de l’anticipation et une prise de position sur l’avenir », explique l’expo en ligne Sens Fiction, « quand la fiction augure des usages ». « La fiction apparaît alors comme un médium exploratoire pour le designer afin de matérialiser les futurs potentiels ».

Image : Préfiguration du smartphone dans une carte à collectionner d’Echte Wagner (Allemagne) en 1930

Autre belle initiative, L’Atelier (BNP Paribas) a mis en ligne sa version de ce que le monde pourrait être en 2030. Le site s’appelle The Idir, « an Irish word meaning the ‘inbetween’. It refers to the worlds that could exist between the wholly analogue and virtual – familiar, but dissimilar. Il nous apprend que nous nous tenons au bord d’un « précipice » de science et d’innovation, entre matériaux avancés et bio-augmentation. Le récit commence ainsi : « People still have phones. Or what they refer to as phones…”

De la prospective-fiction dans le brand content

« Et si vous commenciez à écrire le futur de votre entreprise ? », invite l’agence WAT. Ou peut-être de votre secteur. Certains s’y sont déjà essayés, de diverses manières :

  • Sonore : Veolia publie Green Mirror sur Slate.fr pour, « par le son, faire voyager dans le temps, prendre conscience et réfléchir sur les enjeux qui nous attendent collectivement face au changement climatique ».
  • Optimiste : l’agence Dixit a lancé « un appel à l’écriture de récits positifs de l’après pandémie, pour se donner envie de transition avant de la faire. La ville ou le monde d’après si vous voulez, mais en mieux. »
  • Probable : Leonard, la cellule de prospective et innovation du groupe Vinci, n’hésite pas à explorer le futur des villes et territoires de demain.
  • Dystopique : pour son programme Red Team, l’Agence de l’innovation de défense française a recruté un dessinateur de BD et des auteurs de science-fiction pour imaginer les menaces militaires et technologiques de 2030-2060.
  • Impliquant : à l’aide d’une fiction sonore et prospective, FantasIA, armasuisse Sciences et Technologies oblige les participants à prendre des décisions dans divers scénarios.
  • Introspectif : Pierre et Papier revient sur ce qui s’est passé entre 2020 et 2050 dans le monde en général, et dans l’immobilier en particulier.

Agir en interne et en externe

En interne, le design fiction peut « nourrir le récit commun et la culture d’entreprise lors d’un séminaire, dans un livre ou un magazine, en série sur votre réseau social ou votre web TV », décrit WAT. En externe, il peut servir à « faire évoluer la société dans le sens imaginé par l’entreprise ».

« Le Coup d’Après aide les entreprises et les organisations à penser leur futur au travers de la fiction. On ne pense pas en termes d’utopie ou de dystopie, mais plutôt en fonction de ce qui semble probable, souhaitable et de tout ce qui peut nous aider à déterminer des zones de convergence dans l’opinion. »

Avec Fantasia par exemple, « comme dans la vie, on utilise un schéma proche de celui du dilemme : rien n’est simple et chaque décision est un renoncement à quelque chose. C’est cette mise en tension que nous prenons en considération », explique Noémie Aubron.

La littératie des futurs 

Lors de son sommet de la littérature des futurs en décembre 2020, l’UNESCO a adopté une approche complémentaire : « comprendre l’influence du futur sur les perceptions du présent ». Cela se pratique au moyen d’une compétence bien particulière, la littératie des futurs.

« L’anticipation est un vecteur de sens puissant qui compose nos actes et nos perceptions. La littératie des futurs nous offre ainsi le recul nécessaire à la compréhension des motifs et des méthodes qui façonnent nos anticipations. Devenir lettré(e) du futur nous permet d’embrasser le monde dans sa plénitude, afin d’utiliser le futur pour innover au présent ».

Cette approche permet d’éviter un écueil : « La quête de sens du présent à travers le prisme unique du passé est source de fragilité et de vulnérabilité ». A l’opposé, la littératie des futurs permet que « diversifier nos façons de penser demain, [ce qui] nous aide à enrichir nos possibilités d’actions aujourd’hui. »

On se jette à l’eau ?

Toujours pas convaincu.e ? Pourtant, même le Goncourt se met à la science-fiction ! On ne va pas se laisser devancer, si ? Non. D’autant plus que, pandémie oblige, « le grand défi aujourd’hui est de mettre en relation le long terme et l’incertitude, retrouver une capacité à se projeter et à agir », rappelle Noémie Aubron dans L’ADN.

Avec le Covid-19, des thèmes comme le monde du travail sont devenus récurrents. « Comment traverser cette période de ‘bricolage’ sans trop de casse ? Comment repenser ses modes d’organisation avec le télétravail ? Comment intégrer les velléités du plus grand nombre dans un projet d’entreprise sans diluer le lien collectif ? J’avais pour habitude de me projeter sur 5 ou 10 ans, mais depuis mars 2020 nous parlons surtout de projections à court terme. »

Ce peut être une manière douce d’entrer en design fiction, avant d’explorer de plus lointains futurs.

PS – Super article de L’ADN (paru trop tard être intégré à ce billet de blog) : « On ne peut pas penser le changement et produire une situation nouvelle si on n’a pas un imaginaire alternatif . On ne peut pas penser le changement et produire une situation nouvelle si on n’a pas un imaginaire alternatif, si ne sont pas disponibles des représentations d’un état vers lequel on souhaite aller. » – Yannick Rumpala

* Né à Saint-Louis du Sénégal, dont l’université porte son nom, Gaston Berger est le père du chorégraphe Maurice Béjart et l’inventeur du terme prospective (« étude des futurs possibles »), nous apprend Wiki.

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